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Saisir l'essence d'un livre ? Envie de comprendre le style d'un auteur et la pertinence d'un ouvrage ? Ces quelques fragments de livre vous permettront de pénétrer dans l'univers des mots de nos auteurs et de découvrir l'envie de les lire
Pardon mère, Jacques Chessex , ed. Grasset, 17.5 €
Longtemps j’ai eu le temps. C’était quand ma mère vivait. J’étais désagréable avec elle, ingrat, méchant, je me disais: j’aime ma mère. Elle le sait, ou elle finira bien par le savoir. J’ai le temps. Elle et moi, l’un quant à l’autre, nous avons le temps. Le temps de quoi? Moi, de lui prouver que je l’aime et que je mérite son amour. Elle, de reconnaître mon amour d’elle et de me le dire. Et qu’elle a reconnu mes preuves. Qu’elle m’a vu comme j’existe, bon, courageux, d’humeur claire, aimant ma mère de toute ma reconnaissance de ce qu’elle m’a donné, pour l’heure maladroit avec elle parce que la pudeur s’en mêle, la crainte de n’être pas à la hauteur, la terreur de l’aimer trop et d’avoir à me trouver sans elle, la peur de m’engager dans une nouvelle vie avec elle dès que je lui aurai parlé. Et aussi parce que j’ai le temps. J’ai le temps. Nous avons le temps. Je me le répétais sans répit, c’était dit par moi et c’était implicite en moi, à toute minute je le formulais, à toute minute je le sentais, le savais en moi sans le formuler. J’ai le temps de montrer à ma mère que je l’aime. J’ai le temps de ne plus la décevoir par ma conduite et mes propos. J’ai le temps de cesser de l’injurier. Un jour je me découvrirai, elle me découvrira, ce jour viendra, je le sais, et la paix s’installera entre nous et nous tirerons joie et bonheur de nos deux êtres enfin légers et ouverts l’un à l’autre. En attendant le temps passait. Je rencontrais ma mère, je la blessais parce que tout en elle me blessait. Son esprit était droit, sa pensée juste, son élégance de bon goût, sa taille bien prise, son regard d’un bleu un peu gris était pur et me voyait. Et moi je n’étais pas digne de ce regard, de cette beauté, de cette humeur enjouée. Tant allait mon humeur à moi que ma gêne devenait tangible, et la querelle éclatait. Rien ne presse, me disais-je à chaque nouvelle dispute, je n’ai pas à m’inquiéter, le temps travaille pour elle et moi. Le temps passait, je le savais, mais je croyais ma mère immortelle. Non, rien ne presse. Ma mère a cinquante ans, soixante, soixante-dix ans, on va la fêter à quatre vingts ans, on fête les quatre-vingt-cinq. Ma mère est immortelle, elle est solide, volontaire, avisée de sa santé, je sais trop qu’un jour elle mourra, en attendant j’ai le temps. L’allégement! Laissez-moi rire. En ai-je assez parlé, de mon application à jeter du lest, à me défaire de l’inutile, à me désencombrer de ce qui ne m’est pas essentiel. Mais l’essentiel, l’élémentaire, le nécessaire, n’est-ce pas justement l’amour de ma mère, celui qu’elle me donne et celui que j’ai d’elle, et que je n’ai jamais su, ni voulu, ni pensé débarrasser des cendres et des scories qui le recouvrent pour mon malheur. De ma mère, à tout instant, j’ai des images qui me percent le coeur. Ma mère à la mon- tagne, l’été, paysage d’herbe drue, de fleurs solaires où tremblent des vulcains aux ailes de feu, toujours son regard azuré, son rire, sa démarche rapide sur la crête. Nous sommes seuls avec elle, ma soeur et moi, mon père est sous les armes, Dieu sait où sur la frontière, j’ai sept ans, huit ans, j’ai ma mère presque à moi et je fonds en elle. Rougemont, les Préalpes, les Ormonts, oiseaux suspendus au ciel éblouissant, chardons qui luisent à la pente râpeuse, le soir est froid et rose à la montagne, je me serre contre ma mère, la nuit vient. Qui dira la tendresse déjà blessée à l’idée de perdre, de laisser fuir, de ne pas mériter, de décevoir? Digne et indigne de tels instants, d’un tel être. C’est ma mère. Je la veux. Je veux son regard, son coeur, son corps. Dans le pur amour, j’en suis sûr, aujourd’hui surtout que je note ces choses, dans la vraie tendresse du garçon aimant sa mère d’amour filial. Je n’ai jamais eu le désir trouble de ma mère. Il n’y a jamais eu l’attrait sexuel, de fantasme amoureux, même pas en rêve, ou dans l’imagination du pire, dans le sentiment que j’ai eu de ma mère, petit enfant, adolescent, homme. J’ai aimé ma mère comme une mère. Je parle de son regard, de ses yeux d’un bleu tirant sur le gris, parfois d’un bleu argenté à la tombée de la nuit, lorsque le jour cède, la lampe n’est pas encore allumée, il y a l’attente, j’ai quatre ans, ma mère me prend dans ses bras et me berce en chantonnant une chanson d’une voix claire puis elle me repose au sol, je la vois, ses yeux ont cette couleur d’avant l’ombre où le bleu, le gris, luisent comme venus du dedans, du caché en elle que j’aime, ô mère, tes yeux d’argent léger, moire douce. C’est aussi qu’à la fin de sa vie ma mère devient aveugle, deux ou trois ans de quasi-cécité puis lle ne voit plus rien et je dois apprendre que tout ce que je sais du regard de ma mère est maintenant mort, anéanti. Tout ce que j’aime des yeux de ma mère, et de ce que son regard lui dit de moi, de ce regard qui me traverse, me pénètre, voit tout de moi, sait et devine tout de mes ruses, de mes secrets, échappatoires, pistes de rôdeur, mensonges, et de mes calculs pour lui plaire et aussi pour lui déplaire, la provoquer, la blesser. Ma mère aveugle. Ce même regard, cet autre regard, ce vide bleu couleur du ciel, de myosotis, qui me voit sans me voir et fait trembler les cordes en moi de la douleur et du remords bien plus encore que le regard qu’elle a porté sur moi toute sa vie, jusqu’à son attaque, thrombose, coma, de 1996. Elle avait quatre-vingt-six ans. Ciel,myosotis, eau légère, buée, vapeur d’aube au-dessus des prés, des vergers, des rivières, images de ce pur regard d’intelligence, l’innocence. Ce regard aux derniers instants sur le corps de mon père, à la fin de son agonie de quatre jours après son suicide raté. Ma mère ne l’a pas revu depuis des semaines, elle s’approche du corps totalement immobile, elle voit la tête percée par la balle du pistolet sous le bandeau, et le front rigide, inconscient, et les paupières fermées. Elle mesure l’absence, elle écoute le souffle rare et rauque. Regard de ma mère sur ce visage déjà figé, sur ce corps déjà gagné par la mort. Puis sa voix simple, les deux mots affreusement imples: "adieu Pierre".
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